Décembre 2013, la France s’enthousiasme : pour la première fois au monde, un cœur artificiel bat dans la poitrine d’un homme. Derrière cette prouesse, Carmat et le professeur Alain Carpentier. L’émotion est immense. Douze ans plus tard, près d’un demi-milliard d’euros auront été engloutis – dont 150 M€ d’aides publiques via Bpifrance – et l’entreprise se retrouve en cessation de paiement, à la recherche désespérée d’un repreneur.
Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, Elon Musk injectait 180 M$ dans SpaceX. Après six années d’échecs, il plaçait enfin Falcon 1 en orbite en 2008. Au bord de la faillite, SpaceX fut sauvé par un contrat public de 1,6 Md$ signé avec la NASA, avant de lever près de 10 milliards supplémentaires entre 2002 et 2020 et d’ouvrir l’ère du "new space".
La comparaison interroge : pourquoi les États-Unis savent-ils sauver leurs champions stratégiques, quand la France laisse filer les siens ? L’innovation, qu’elle soit spatiale ou médicale, demande du temps, des capitaux et de la persévérance. Et surtout, elle nécessite un écosystème prêt à accompagner les audacieux jusqu’au bout. C’est précisément ce déficit d’accompagnement qui explique pourquoi Carmat, malgré son potentiel, s’achève aujourd’hui sur un constat d’échec.
- Carmat, ou l’échec d’un rêve industriel
Malheureusement, le 14 octobre prochain, le tribunal de commerce de Versailles prononcera la liquidation judiciaire de Carmat, faute de repreneur. L’entreprise, née en 2008, aura porté pendant dix-sept ans un projet médical et technologique hors norme : développer le premier cœur artificiel autonome au monde.
Cet échec n’est pas qu’un drame entrepreneurial. Il pose une question nationale : comment une société qui incarne la quintessence de notre excellence scientifique et médicale peut-elle se retrouver asphyxiée financièrement, sans soutien suffisant pour franchir le dernier cap industriel ?
Carmat illustre une faille structurelle : la France sait inventer, mais peine à industrialiser. L’aventure s’achève sur un constat brutal : sans écosystème financier patient, sans marchés domestiques ouverts, les projets de rupture finissent trop souvent au tribunal plutôt que dans les hôpitaux.
- L’incertitude budgétaire, poison lent des entreprises
Moins bruyante qu’une faillite, mais tout aussi destructrice, l’incertitude budgétaire s’est installée et agit comme un poison lent sur l’économie depuis bientôt deux ans. Face à cette situation, les entreprises françaises avancent à tâtons dans un brouillard entretenu par des tiraillements idéologiques sur la gestion des affaires de l’État : d’un côté, ceux qui veulent stimuler l’économie en soutenant les entreprises via les aides publiques ; de l’autre, ceux qui dénoncent ces aides en plaidant pour une redistribution directe aux consommateurs, après avoir renforcé la fiscalité des entreprises et des plus aisés.
Résultat : des dispositifs instables, des annonces inquiétantes, et une confiance brisée. Le Crédit Impôt Recherche (CIR), par exemple, censé être un pilier stratégique de soutien aux entreprises innovantes, est devenu le symbole de la discorde et de l’imprévisibilité de la politique d’innovation du pays. Ce dispositif fiscal en faveur de l'innovation ne cesse d’être rogné au fil des années, affaiblissant la visibilité des PME innovantes.
En février dernier, c’est le doublement du salaire des jeunes docteurs dans l’assiette du CIR qui a été supprimé. Ce levier d’attractivité des talents avait pourtant réussi à donner une bonne impulsion à la recherche partenariale française. L’annonce de la fin de cette disposition a immédiatement freiné de nombreux recrutements de jeunes docteurs au sein des startups du réseau Eureka C.I.
Autre frein non négligeable au dynamisme de nos entreprises en Innovation : la fin de la prise en compte des dépenses de brevets et de veille technologique dans l’assiette du CIR. Le résultat auquel il faut s’attendre avec cette décision, c’est la baisse du nombre de dépôts de brevets, la réduction des participations des collaborateurs aux conventions technologiques, et donc une perte de compétitivité de la France dans la course mondiale à la R&D. Quand on sait que le dynamisme d’une nation en innovation se mesure aussi à son volume annuel de dépôts de brevets, on comprend l’ampleur du problème.
L’innovation a besoin de visibilité et de facilité pour s’exprimer ; malheureusement, en France, elle se heurte trop souvent à l’imprévisibilité, aux tracasseries normatives et au manque de capitaux.
- La menace d'une taxe mal calibrée
Comme si ce n’était pas déjà assez difficile pour les entreprises et les acteurs économiques, nous avons réussi à inventer un nouvel outil qui risque d’affecter sérieusement l’innovation et le tissu productif français : la fameuse taxe Zucman.
Actuellement en débat dans les sphères économique, politique et sociale, cette taxe vise à mieux imposer les grandes fortunes du pays, championnes de l’optimisation fiscale. Ces dernières auraient manifestement multiplié leur patrimoine par 14 entre 1996 et 2024 (passant de 80 à 1128 milliards d'euros pour les 500 plus grandes fortunes), alors que la dette de la France est passée d’environ 58 % à 113 % du PIB sur la même période.
Sur le principe, il est difficile de contester la volonté de justice fiscale et de responsabilité sociétale qu’ambitionnent les artisans de cette taxe. Cependant, outre le fait de taxer l’outil de production des entrepreneurs fortunés, dans sa version actuelle, la taxe Zucman s’appliquerait aussi à des entrepreneurs dont la "fortune" n’existe qu’en actions (et non en liquidités).
Considérons le cas de Mistral AI, l’une des pépites européennes de l’intelligence artificielle générative made in France. Sa récente valorisation à 11,7 milliards d’euros fait théoriquement de son cofondateur et CEO, Arthur Mensch, un entrepreneur milliardaire. Dans les faits, Mensch ne dispose pas de liquidités correspondantes à cette fortune virtuelle, qui dépend uniquement de la valorisation de sa société.
Avec la taxe Zucman, il pourrait se retrouver à devoir payer un impôt en millions d’euros sur de l’argent qu’il n’a pas. Une absurdité qui fragiliserait Mistral AI au moment même où la France mise sur elle pour rivaliser avec OpenAI et les géants américains et chinois. Ironie supplémentaire, Arthur Mensch n’est pas hostile à l’idée d’une fiscalité plus juste, mais il sait qu’une taxe mal calibrée risquerait d’étouffer les jeunes champions, plutôt que de rééquilibrer le jeu avec les multinationales déjà installées.
- Pour une stratégie claire et durable
De Carmat à Mistral AI, du CIR à la taxe Zucman, un fil rouge apparaît : l’innovation française souffre moins d’un manque de talents que d’un manque de cohérence.
Il ne s’agit pas d’opposer justice sociale et compétitivité, ni de choisir entre recherche publique et entrepreneuriat privé. Il s’agit de donner de la visibilité, de la stabilité et du souffle à ceux qui prennent des risques.
L’innovation est un marathon et non un sprint. Si la France veut rester dans la course mondiale, elle devra cesser de changer les règles en permanence et cesser de confondre fortune virtuelle et richesse réelle. Sinon, nos champions continueront de s’épuiser sur place, avant de voir d’autres récolter les fruits de leur audace.
Sources :
- Gaëlle Macke ; Fortunes 2025 : la folle ascension des grandes fortunes françaises depuis 1996 ; Challenges, publier le 14 juillet 2025 à 08h00
- The Business Times ; Mistral’s three founders become first AI billionaires in France ; BT, Published Thu, Sep 11, 2025 · 07:15 PM
- France.tv journal 20h; interview de Gabriel Zucman, économiste par Léa Salamé ; JT France 2, Edition du mercredi 11 septembre 2025
- France.tv journal 20h; interview d'Arthur Mensch, PDG de Mistral par Léa Salamé ; JT France 2, Edition du mercredi 17 septembre 2025
- Eureka News ; Décadence, ce vent de défaillance qui souffle sur la start-up nation ; ERK IP 08.24, publier le 13 nov. 2024



